L’arithmétique terrible de la misère de Catherine Dufour

L’arithmétique terrible de la misère est un recueil de nouvelles de Catherine Dufour. C’est le second recueil de nouvelles que l’autrice publie aux éditions Le Bélial’ après l’excellent L’accroissement mathématique du plaisir en 2008 qui avait la particularité de mélanger fantastique, fantasy et science-fiction. Ce livre est composé de 17 textes relevant cette fois presque exclusivement de la SF (à 2 exceptions près). Les nouvelles ont été écrites par l’autrice entre 2008 et 2019 et publiées auparavant dans divers supports (Libé, en ligne, dans des anthologies) une seule est inédite : la dernière, Coucou les filles !. La préface est signée Alain Damasio et l’illustration de couverture est de Philippe Caza comme pour L’accroissement mathématique du plaisir.

Le recueil débute avec un texte intitulé Glamourrisime ! 20 mai 2040 où l’on retrouve la technologie mise au point dans L’homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu et qui permet de revivre les expériences passées d’autres personnes. Riche idée si il en est et qui pourrait intéresser beaucoup de monde et également les publicitaires pour l’argent que ça pourrait rapporter. Un texte bien tourné et tout à fait réaliste. La nouvelle se répand à l’intérieur du recueil en publicités entrecoupant les nouvelles.

Les thématiques du recueil sont nombreuses et d’actualité bien que les textes soient situés dans un futur proche. Dans Pâles mâles, c’est le monde du travail qui est examiné avec l’histoire d’une jeune femme enchainant les petits boulots pour vivre. Les travailleurs sont quasiment du bétail nourris à la précarité et à la flexibilité. Une nouvelle où l’on retrouve toute la verve de l’autrice et qui fait froid dans le dos. Dans La mer monte dans la gamelle du chat, il est question d’écologie avec l’histoire d’une famille dont la facture énergétique grimpe sans comprendre pourquoi. Dans L’arithmétique de la misère, on s’intéresse au problème des migrants vu par Bootz un vlogueur mode superficiel qu’une rencontre avec un artiste de rue va faire changer. La nouvelle met en scène le gouffre qu’il y a entre deux mondes, l’un fait de superficialité et l’autre de réfugiés et de ghettos. WeSip évoque les algorithmes des GAFA avec l’histoire d’un homme travaillant chez Amazon en tant que « Life Time Value Officer » et beaucoup trop obsédé par son travail. Bobbidi-Boo parle des intelligences artificielles sous fond de futur ultra pollué. Dans Une fatwa de mousse de tramway, on retrouve le thème du nucléaire et les dangers qui peuvent l’accompagner.

Deux nouvelles se font suite et reprennent le même personnage principal et univers, il s’agit de Un temps chaud et lourd comme une paire de seins et La tête raclant la lune. Elles se déroulent dans un monde où les rapports entre les hommes et les femmes sont inversés et où il y a de nombreux meurtres d’hommes par des femmes. On suit la vie de Ulalee enquêtrice de police confrontée à des meurtres sordides et qui essaye de comprendre pourquoi les femmes tuent autant les hommes. Le fait d’inverser les comportements que l’on retrouve dans nos sociétés entre hommes et femmes fait encore plus se rendre compte de l’horreur et de l’absurdité de la situation. Les deux textes invitent à réfléchir sur les comportements violents et ce qu’ils entrainent. Le second texte donne plus dans le trash et le gore mais est tout autant percutant que le premier dans le propos.

Les deux derniers textes du livre sont présentés en appendice car ce ne sont pas des textes de science-fiction. Le premier est une nouvelle plutôt décalée et très agréable à lire La vie sexuelle d’Alfred M qui nous offre une biographie humoristique de Musset. La plume de l’autrice est parfaite dans cette nouvelle surtout dans l’échange de courrier entre Musset et Sand.

Pour ce qui est de la dernière nouvelle, Coucou les filles !, je suis plus que partagée. L’autrice dit elle même en préambule de la nouvelle que l’écriture n’a pas été aisée (je veux bien la croire) et que la lecture du texte n’ait le moindre intérêt. Le but est d’écrire un texte pendant à American psycho et montrant inversement la haine des hommes. Je peux comprendre la nécessité de soulever ce problème et même dans faire un texte, mais à lire c’est vraiment difficile, même en sautant des passages. Ensuite, j’avoue surtout ne pas comprendre pourquoi placer ce texte à la fin du recueil, il laisse un trop mauvais gout à l’esprit qui nuit au livre. En gros ne le lisez pas à moins d’être très curieux ou adepte de torture-porn.

Si j’ai globalement préféré L’accroissement mathématique du plaisir à ce livre, c’est certainement pour sa richesse et sa grande diversité de genres qui montraient tout le talent de Catherine Dufour. Néanmoins, j’ai apprécié beaucoup de texte de ce livre, d’autres un peu moins. Cependant, il démontre s’il en est encore besoin à quel point Catherine Dufour est capable de créer des univers vivants et très réalistes en quelques phrases. La plume de l’autrice fait merveille avec un ton mordant, un humour grinçant et des trouvailles stylistiques. Par rapport à son précédent recueil, celui-ci donne plus une impression d’unité (exceptées les deux dernières nouvelles), on a presque l’impression que les textes se situent dans un monde futuriste commun mais à différents moments et endroits.

L’arithmétique terrible de la misère est ainsi un très bon recueil de science-fiction montrant une impression d’unité et explorant de nombreuses thématiques très actuelles comme la détérioration du monde du travail, l’écologie, les migrants, les violences féminines. Le tout passé sous une plume acerbe, et un humour noir caractéristique de Catherine Dufour.

Autres avis: Boudicca, Elhyandra , Le dragon galactique, Le Chien Critique, L’épaule d’Orion, Laird, le Syndrome Quickson, Les blablas de tachan,

Voir aussi: interview de Catherine Dufour chez Actusf.

Autrice: Catherine Dufour

Éditeur : Le Bélial’

Parution:10/09/2020

Et si, après plus d’un siècle de vie, vous vous retrouviez dans un corps tout juste sorti de l’adolescence ?
Et si, en guise de petit boulot, le huitième cumulé depuis le début du mois, on vous proposait enfin un vrai job : mourir ?
Et si, finalement, votre meilleur ami était ce machin bizarre aux allures de R2-D2 laissé par votre coloc’ dans l’appartement ?
Et si vous n’étiez pas vous, mais le clone de vous ?
Et si Patrick Bateman était… une femme ?
Et si l’Intelligence Artificielle avait déjà gagné ?
En dix-sept récits comme autant de coups de couteau, Catherine Dufour esquisse les contours d’un futur qui ne parle que de nous-mêmes, la place qu’on y prendra et, de fait, la manière dont il nous traitera. Une science-fiction radicale, à l’os, à en faire mal parfois, souvent à en rire, à en pleurer toujours — de joie comme de tristesse.

« Tel est ce recueil : un contre-poison à l’infobésité. L’avers du divertir : subvertir. »

Cette chronique fait partie du “Le Projet Maki”

25 commentaires

  1. Je suis contente de voir que tu as aussi été gênée par « Coucou les filles » : j’ai moi aussi eu beaucoup de mal à lire ce texte ! Pour ce qui est du reste nous sommes plutôt du même avis 🙂

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  2. « j’avoue surtout ne pas comprendre pourquoi placer ce texte à la fin du recueil » : c’est justement pour le mettre à part, en appendice, après la fin du recueil, non ? De toute façon vous n’aviez qu’à tous écouter le préambule de Catherine Dufour et ne pas la lire. =P

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  3. Un super recueil !
    Je l’ai trouvé plutôt rigolo coucou les filles. Bon après j’ai lu American Psycho il y a longtemps ça m’a d’ailleurs permis de décider de le mettre sur ma pile à refourguer (un livre dont il est plus intéressant de lire des analyses que de le lire à mon avis, c’est au final très répétitif et absolument amoral). Vu les intentions de l’autrice expliquées avant lecture c’était assez facile à mettre à distance (ce que j’arrive à plutôt bien faire avec les livres, avec les films c’est autre chose). Je ne dirai pas que c’est un texte indispensable, bien sûr, mais je pense que c’est une expérience intéressante.

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